A propos de feu « Concours de Paris »
« Toute valeur n’entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur« Albert Camus
Paris, le 22 novembre 1998
Madame la Présidente du jury, Madame Carolyn Carlson,
Ici, il n’est pas question de savoir qui aurait pu être récompensé lors du VIIIe Concours International de Danse Contemporaine de Paris (sous le haut patronage de Madame Bernadette Chirac) qui s’est déroulé du 8 au 13 novembre 1998 à Paris, mais d’éclaircir notre sentiment et de nous repositionner sur les valeurs et les acquis de la danse contemporaine, qui semble-t-il ont été dominés par l’académisme du jury pourtant présidé par vous-même, Madame Carolyn Carlson.
Nous sommes aujourd’hui et une fois de plus confrontés à une alternative étriquée. Il est évident qu’à l’issue des délibérations, nous ne partageons pas les mêmes critères d’évaluation, qu’ils se situent sur le plan humain, esthétique ou politique. En effet nous n’avons pu obtenir de la part du jury interpellé, des réponses clairement articulées et donc réfléchies par manque d’outils verbaux au sujet de la décision de ne pas attribuer de 1er prix femmes et de 1er prix duo. Les hommes de ce jury ayant fui à la dérobée, exception faite de Philippe Tréhet, ne restaient plus que les femmes, en la présence de Madame Carolyn Carlson et Madame Lucinda Child (qui demeura muette). Qu’est ce qu’un danseur contemporain ? L’art de la Danse n’est plus au stade de la standardisation du canon esthétique (mince et souple) ni à celui de la virtuosité technique qui se rapprocherait plus d’une démonstration de gymnastique. N’oublions pas que la république a pris son temps avant de dissocier le sport de l’armée.
Heureusement que devant les portes de l’auditorium des Halles gravite une nouvelle énergie d’interprètes urbains entraînés aux techniques de la rue et qu’il serait difficile de les brider et d’en faire des prototypes. A une époque où le corps se manifeste autrement, sur d’autres scènes, dans d’autres champs d’action, nous espérions à l’intérieur des murs du théâtre se sentir dispensés du souci de correspondre. En effet l’Histoire nous apprend que les structurations mentales hiérarchisées, les carcans corporels sont fabriqués par l’homme pour l’empêcher d’investir les terrains organiques qui se composent de matériaux aussi divers que le rêve, le sexe, la vie, la mort, la nature, le corps de l’autre, la mythologie, l’imagination… Matériaux qui lui permettent d’accéder à une forme d’autonomie. Et comment peut-on évoluer si on ne laisse pas les interprètes transformer un espace de représentation ?
Le corps de la société contemporaine et les individus qui la constituent ont d’autres préoccupations que la forme, et se posent de vraies questions.
Les questions de l’identité et de la place de l’interprète dans le XXIe siècle ne trouveront pas de réponse au VIIIe concours de Paris encore trop stigmatisé et occupé à figer un produit conventionnel donc limité. L’art contemporain a de multiples langages, il est multiculturel et reste un processus ouvert.
Alors, est il temps de transformer l’intitulé de ce concours ?
Serge Ricci chorégraphe – interprète – spectateur / Christophe Haleb chorégraphe – interprète – spectateur